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Ce qu'il faut, une fois pour toute, comprendre…

 

 

Voilà bientôt trente ans de "guerre à la drogue" intensive où l'arsenal pénal n'a pas pu enrayer "le fléau"!

 

Bientôt trente ans que les personnes souffrant de conduite addictive à des produits psychotropes illégaux sont marginalisées, incomprises, renvoyées à leur mal-vivre et à la pathologie sous-jacente qu'elles essayaient désespérément de soulager par l'usage abusif de ces produits qui, après un moment de plaisir, ne leur offre plus que celui du soulagement d'une souffrance.

 

Que devrions-nous enfin, une fois pour toute, comprendre ?

 

Il y a des produits psychotropes, c'est-à-dire qui modifient l'état de conscience : ils sont légaux comme l'alcool, les médicaments ou illégaux comme ceux que l'on a appelés les drogues : héroïne, cocaïne, dérivés du cannabis, ecstasy, amphétamines thaïes.

 

Pour tous ces produits, il existe des usagers récréatifs qui les utilisent épisodiquement, pour le "fun", sans que cela ne leur pose jamais de problèmes.

 

Il y a des usages problématiques où l'utilisation de ces produits a créé des dommages, par exemple : accident de la circulation sous ivresse alcoolique, cannabique, héroïnomaniaque, sous l'emprise de cocaïne ou de dérivés amphétaminiques.

 

Et il y a l'usage abusif générant la dépendance, l'addiction.

 

La grande erreur a longtemps été de définir la problématique par la nature des produits utilisés en évaluant leur "dangerosité intrinsèque".

 

Une analyse plus objective nous démontre que :

 

¨   L'héroïne et les opiacés ne présentent aucun problème lorsqu'ils sont utilisés avec rigueur et avec des indications médicales précises. L'abus par contre est dangereux, surtout dans les conditions illégales avec des produits douteux et par injection.

 

¨   L'alcool est pharmacologiquement plus toxique que l'héroïne, ce qui n'empêche pas des centaines de milliers d'usagers récréatifs d'en user à titre convivial sans que cela ne présente le moindre inconvénient. L'abus est dangereux et débouche à moyen et long terme sur des pathologies potentiellement plus graves que l'usage d'héroïne, la dangerosité de cette dernière étant particulièrement liée à son impureté due au trafic et aux modalités d'injection.

 

¨   La cocaïne, décrite longtemps comme la drogue des "golden boys", les ecstasy et les amphétamines tristement célèbres actuellement sous l'appellation "d'amphétamines thaïes" sont pharmacologiquement beaucoup plus dangereuses, ce qui n'empêche pas leur usage massif et banalisé, quasiment décrit comme normal dans le cadre des discos et des "rave party" et "afters". L'abus est dangereux ... et dans ce cas la notion d'abus peut survenir plus tôt et il peut être encore plus dangereux que pour beaucoup d'autres produits psychotropes.

 

¨   Le cannabis est un produit psychotrope puissant à haute dose, il est utilisé récréativement par des centaines de milliers de personnes en Suisse sans que ces dernières n'en présentent le moindre inconvénient. L'abus, comme pour les autres produits, est dangereux et les plus fragiles peuvent tendre à avoir recours à une "auto-médication" avec des produits "plus puissants".

 

L'usage récréatif, irrégulier, d'un produit psychotrope, même puissant, peut être inoffensif s'il est consommé à titre ludique et avec prudence par une personnalité bien structurée et équilibrée.

 

Les produits illégaux ont certes une dangerosité particulière qui ne tient pas tant à leur pharmacologie qu'au fait que le marché illégal génère des mélanges, des coupages, des degrés de pureté différents. Imaginez des médicaments déclarés illégaux : que de catastrophes n'entraînerait pas la mise en circulation de produits impurs, mal dosés, coupés avec des excipients d'origine douteuse !

 

Que le produit soit légal ou illégal, la possibilité de modifier de façon importante l'état de conscience contient en tant que tel de sérieux dangers en fonction des caractéristiques du consommateur, de sa santé psychique et de sa fragilité.

 

Il s'agit bien là de la clef de la compréhension du problème : la dangerosité d'un produit psychotrope est fonction des caractéristiques de la personne qui le consomme.

 

Ceci nous explique bien la possibilité de vivre avec l'alcool, avec le cannabis, avec les opiacés (cf. l'utilisation récréative de l'opium en Orient), voire même à un degré moindre de la cocaïne et des amphétamines sans que cela pose le moindre problème à une personnalité pour laquelle cet usage est ludique, récréatif, donc souvent irrégulier.

 

Il en va tout autrement lorsqu'un produit psychotrope, quel qu'il soit, est consommé par une personnalité fragile, le découvrant souvent à l'adolescence ou à peine plus tard : le plaisir qu'il génère dans un premier temps devient ensuite celui du soulagement d'une souffrance, d'une pathologie sous-jacente qu'on ne percoit pas encore clairement, avec l'illusion de maîtriser le produit et d'avoir ainsi trouvé une solution pour mieux vivre.

 

Nous le savons maintenant, la toxicomanie, les conduites addictives sont un symptôme de mal-être et d'un mal-vivre avec le plus souvent une pathologie psychiatrique sous-jacente où l'utilisation du produit psychotrope prend valeur "d'auto-médication".

 

Que vient faire le pénal là-dedans ?

 

En 1989 déjà, dans un de nos rapports d'activité, nous demandions la dépénalisation de la consommation mais le maintien de l'interdiction pour les jeunes.

 

Dans ce contexte, la dépénalisation en cours des produits dérivés du cannabis devrait nous faire plaisir !

 

 

Ce n'est hélas pas si simple.

 

La manière dont les choses se passent et se raisonnent laisse croire au public que le cannabis est dépénalisé parce qu'il est beaucoup moins dangereux que les autres produits psychotropes.

 

Ce n'est pas vrai !

 

Comme celle de l'alcool, la consommation de cannabis est massive en Suisse. Comme ceux de l'alcool et d'autres produits psychotropes l'usage problématique et l'usage abusif sont relativement rares.

 

Il n'empêche que la rencontre d'un produit psychotrope aussi puissant que les dérivés du cannabis avec un jeune présentant les caractéristiques de fragilité décrites plus haut est éminemment dangereuse et peut générer une trajectoire vers l'addiction.

 

C'est pourquoi nous regrettons infiniment que le politique n'ait pas eu le courage d'aller jusqu'au bout du raisonnement et de dépénaliser la consommation de tous les produits psychotropes : cela aurait au moins eu le bénéfice de faire comprendre que la pénalisation d'une "auto-médication" n'a pas de sens et aurait évité de faire croire que les dérivés du cannabis sont beaucoup moins dangereux que tous les autres produits psychotropes.

 

C'est certainement une bonne chose de cesser de pénaliser tous les usagers de cannabis en Suisse, parce que cela n'a pas de sens, comme n'a pas de sens la pénalisation d' une "auto-médication" par les autres substances psychotropes, légales ou illégales...

Cependant cette distinction particulière faite sur le cannabis tend à faire croire que ce produit n'est pas dangereux, ce qui pourrait générer une "acceptation sociale" qui multiplierait les consommateurs parmi les jeunes et augmenterait ainsi considérablement la rencontre entre le produit et les plus fragiles d'entre eux.

 

Cette remarque ne signifie pas qu'il faut maintenir une pénalisation qui a largement fait la preuve de son inadéquation mais que toute mesure de dépénalisation doit être accompagnée de toutes les explications et de toute la prévention nécessaires pour permettre, en particulier pour les jeunes, de passer de "l'interdit pénal" à un "interdit social" (cf. texte de M. Hunyadi dans notre rapport 1999 ou sur http://www.drop-in-ne.ch).

 

Il faut pour cela d'autres explications qu'une dépénalisation des produits dérivés du cannabis "parce qu'ils sont moins dangereux que les autres".

 

D'autant plus que cela peut générer des effets pervers auprès des parents et des éducateurs : s'ils sont insuffisamment renseignés, ils ne verront aucune raison, devant ce qui paraîtrait alors être une "caution légale", de promouvoir l'interdit auprès des jeunes, non pas parce que la consommation est pénalement réprouvée mais parce qu'elle est potentiellement dangereuse (cf pages 32 et ss).

 

En résumé, aussi choquant que cela puisse paraître aux yeux de certains, plus de 25 ans d'expérience, les nouvelles connaissances en matière d'addiction et le bond en avant des neurosciences nous font penser qu'une dépénalisation de la consommation de tous les produits psychotropes aurait été nettement plus adéquate que celle exclusivement du cannabis.

 

Cette dangerosité peut cependant être fortement atténuée par l'information et par la prévention, mais il faut alors qu'il ne s'agissent pas là que de voeux pieux, mais qu'on se donne les moyens de le faire massivement.

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